Ce qu'il faut retenir
- Exercer son esprit critique, c'est vérifier d'où vient une information, ce qu'elle affirme exactement et sur quelles preuves elle repose, avant de l'accepter ou de la partager.
- Une corrélation ne prouve pas une cause, un petit échantillon laisse une grande place au hasard et un résultat isolé reste fragile, comme l'a montré l'affaire des neutrinos « plus rapides que la lumière » en 2011-2012.
- Une étude publiée a été relue par des pairs, ce qui n'en fait pas une vérité définitive ; c'est la convergence de nombreuses études qui fait le consensus.
- Selon une étude publiée dans Science en 2018, les fausses informations se diffusent plus loin et plus vite que les vraies sur Twitter, surtout parce que les humains les partagent.
Exercer son esprit critique face à une info scientifique, c'est se poser trois questions avant de la croire ou de la partager : qui parle et d'où vient l'information, que dit exactement l'étude citée, et qui l'a vérifiée. Ce n'est pas douter de tout. C'est vérifier à proportion de ce qu'on affirme.
Ces trois questions tiennent en quelques minutes. Elles ne demandent ni diplôme ni laboratoire, seulement un peu de méthode. C'est ce que je détaille ici, avec des exemples sans piège et une étude sur la circulation des fausses informations. Le sujet rejoint les autres articles de la rubrique Sciences et société.
Ce que recouvre l'expression « esprit critique »
Le ministère de l'Éducation nationale présente l'esprit critique comme une ambition de l'École présente dans de nombreux programmes, de l'enseignement moral et civique aux sciences, et il en confie une partie à l'éducation aux médias et à l'information (Eduscol).
Concrètement, il s'agit de distinguer trois choses qu'on mélange facilement. Un savoir établi repose sur des preuves que n'importe qui peut examiner. Une opinion est un avis, respectable, mais qui n'engage que celui qui l'exprime. Une croyance tient sans preuve, ou malgré les preuves.
Une information scientifique devrait relever de la première catégorie. Encore faut-il pouvoir le vérifier.
Première question : qui parle, et d'où vient l'info ?
Une information scientifique a presque toujours une source primaire : un article publié dans une revue, un rapport d'organisme public, une base de données. Ce qui arrive sur votre téléphone en est souvent une copie de copie.
Le premier réflexe consiste donc à remonter la chaîne. Le texte cite-t-il une étude précise, avec ses auteurs et la revue ? Un lien mène-t-il à l'original, ou à un autre article qui cite un autre article ? Un « selon des chercheurs » sans nom ni revue ne permet aucune vérification.
Ensuite, qui parle ? Un organisme de recherche, un journaliste scientifique, une entreprise qui vend un produit, un compte anonyme. Aucun n'a raison ou tort par principe. Mais l'intérêt de celui qui diffuse une information dit quelque chose de la prudence à garder.
Deuxième question : que dit vraiment l'étude ?
Entre le résultat d'une étude et le titre qui en parle, il y a souvent un écart. Trois pièges reviennent tout le temps.
Une corrélation n'est pas une cause
Les ventes de glaces et les ventes de ventilateurs montent en même temps. Elles sont corrélées. Pourtant, acheter une glace ne pousse personne à acheter un ventilateur : la chaleur agit sur les deux.
C'est le piège le plus fréquent. Deux courbes qui se ressemblent peuvent avoir une cause commune, cachée, ou n'avoir aucun lien du tout. Pour établir qu'un facteur en cause un autre, les chercheurs comparent des groupes qui ne diffèrent que par ce facteur, ce que décrit l'article sur la démarche scientifique.
La taille de l'échantillon et le hasard
Lancez une pièce dix fois. Obtenir sept « pile » ou plus semble suspect. Le calcul dit le contraire : la probabilité est d'environ 17 % (176 cas favorables sur 1 024 suites possibles). Une fois sur six, à peu près, une pièce parfaitement équilibrée donne ce résultat.
Avec mille lancers, en revanche, s'écarter autant de la moitié devient très improbable. Plus l'échantillon est petit, plus le hasard peut fabriquer un effet qui n'existe pas. Quand une étude porte sur quelques dizaines de cas, son résultat mérite d'être confirmé.
Un résultat isolé reste fragile
En septembre 2011, l'expérience internationale OPERA a annoncé que des neutrinos envoyés du CERN, près de Genève, vers le laboratoire du Gran Sasso, en Italie, à 730 kilomètres, arrivaient environ 60 milliardièmes de seconde trop tôt. Plus vite que la lumière, donc.
Les physiciens de l'équipe ont eux-mêmes publié leurs mesures en demandant qu'on les aide à trouver l'erreur. En février 2012, ils ont identifié une connexion défectueuse sur la fibre optique qui apportait le signal de synchronisation à leur horloge, comme l'a rapporté la revue Nature. La relativité était sauve.
J'aime beaucoup cette histoire. Un résultat extraordinaire a été traité dans les règles : publié, discuté, recherché, corrigé. Au laboratoire de contrôle qualité où j'ai travaillé, un résultat hors norme déclenchait d'abord une seconde analyse, avant toute conclusion. Même logique, à une autre échelle.
Troisième question : qui a vérifié ?
Dans une revue scientifique sérieuse, un article est relu avant publication par d'autres spécialistes du domaine, souvent anonymes : c'est l'évaluation par les pairs. Elle filtre beaucoup d'erreurs. Pas toutes.
Un nombre croissant de travaux circulent d'abord en prépublication, sur des serveurs en libre accès, avant toute relecture. Ces textes sont utiles aux chercheurs pour aller vite, mais ils n'ont pas encore passé le filtre. Une information qui s'appuie sur une prépublication est, par définition, provisoire.
Un résultat devient solide quand d'autres équipes, avec d'autres méthodes, le retrouvent. Le rôle des gaz à effet de serre dans le réchauffement, par exemple, ne repose pas sur une étude mais sur des milliers, qui convergent. C'est cette convergence qu'on appelle un consensus scientifique.
Le tableau suivant résume les signaux qui méritent une vérification de plus.
| Signal | Question à se poser |
|---|---|
| « Une étude prouve que… » sans référence | Quelle étude, quels auteurs, quelle revue ? |
| Deux phénomènes qui varient ensemble | Une troisième cause pourrait-elle agir sur les deux ? |
| Quelques dizaines de cas étudiés | Le hasard suffit-il à expliquer l'écart ? |
| Résultat révolutionnaire, une seule équipe | D'autres l'ont-ils retrouvé ? |
| Texte en prépublication | A-t-il été relu par des pairs depuis ? |
| Titre qui provoque une forte émotion | Le contenu dit-il la même chose que le titre ? |
Pourquoi les fausses informations circulent si bien
En 2018, trois chercheurs du MIT ont publié dans la revue Science une étude sur la diffusion des informations vraies et fausses sur Twitter entre 2006 et 2017 (Vosoughi, Roy et Aral, Science, 2018). Ils ont suivi environ 126 000 histoires, partagées par quelque 3 millions de personnes, et vérifiées par six organismes indépendants de vérification des faits.
Le résultat est net : les fausses informations se sont diffusées plus loin, plus vite et plus largement que les vraies, dans toutes les catégories étudiées. Les comptes automatisés, eux, relayaient vraies et fausses informations au même rythme. La différence venait donc des humains.
L'explication avancée par les auteurs tient en un mot : la nouveauté. Les fausses histoires paraissaient plus surprenantes, suscitaient davantage de surprise et de dégoût dans les réponses, et donnaient plus envie d'être partagées.
La commission présidée par le sociologue Gérald Bronner a repris ce type de travaux dans son rapport « Les Lumières à l'ère numérique », remis le 11 janvier 2022 (rapport sur vie-publique.fr). Elle y décrit les mécanismes qui nous rendent vulnérables, dont le plus courant : on accorde plus facilement crédit à ce qui confirme ce qu'on pensait déjà.
Ce que l'esprit critique n'est pas
Douter de tout, systématiquement, n'est pas de l'esprit critique. C'est une autre forme de crédulité : celle qui croit d'office le contraire de ce qu'on lui dit. Un savoir solide, vérifié par des milliers de mesures, mérite qu'on lui fasse confiance jusqu'à preuve du contraire.
L'esprit critique consiste à ajuster sa confiance aux preuves disponibles. Beaucoup pour une loi physique testée depuis des siècles, peu pour une étude unique sur trente personnes, rien pour un « on dit ».
Il se travaille d'ailleurs très bien en participant soi-même à la recherche : les programmes de sciences participatives montrent de l'intérieur comment une donnée est récoltée, vérifiée, puis interprétée. Et pour s'entraîner sur un sujet précis, l'article sur l'ADN se prête bien à l'exercice : c'est un domaine où les titres simplifient souvent beaucoup ce que disent les études.
Vrai ou idée reçue ?
Esprit critique : vrai ou faux ?
Cinq affirmations à trancher, toutes tirées de l'article.
Si deux phénomènes varient ensemble, l'un est forcément la cause de l'autre.
L'explication est dans la partie Une corrélation n'est pas une cause
Une corrélation ne prouve pas une cause : les ventes de glaces et de ventilateurs montent ensemble parce qu'il fait chaud.Avec une pièce équilibrée, obtenir au moins sept « pile » sur dix lancers arrive environ une fois sur six.
L'explication est dans la partie La taille de l'échantillon et le hasard
La probabilité est d'environ 17 % (176 suites sur 1 024) : sur un petit échantillon, le hasard fabrique facilement un écart.En 2011, l'expérience OPERA a prouvé que des neutrinos dépassent la vitesse de la lumière.
L'explication est dans la partie Un résultat isolé reste fragile
Le résultat venait d'une connexion défectueuse sur une fibre optique, identifiée par l'équipe elle-même en février 2012.Une prépublication n'a pas encore été relue par des pairs.
L'explication est dans la partie Troisième question : qui a vérifié ?
Elle circule avant toute relecture : une information qui s'appuie dessus est, par définition, provisoire.Selon l'étude publiée dans Science en 2018, ce sont surtout les robots qui font circuler les fausses informations.
L'explication est dans la partie Pourquoi les fausses informations circulent si bien
Les comptes automatisés relayaient vraies et fausses informations au même rythme : la différence venait des humains.
À lire ensuite : Un sujet où les titres simplifient beaucoup : l'ADN, ses gènes et son code expliqués pas à pas.
Et si on vous demande…
Qu'est-ce que l'esprit critique ?
C'est l'habitude d'évaluer une information avant de l'accepter : identifier sa source, comprendre ce qu'elle affirme exactement, regarder les preuves et distinguer un savoir établi d'une opinion ou d'une croyance.
Une corrélation prouve-t-elle une cause ?
Non. Deux phénomènes peuvent varier ensemble parce qu'une troisième cause agit sur les deux : les ventes de glaces et de ventilateurs montent ensemble parce qu'il fait chaud, pas parce que l'une entraîne l'autre.
Une étude publiée dans une revue scientifique est-elle forcément vraie ?
Non. La relecture par les pairs filtre beaucoup d'erreurs, mais pas toutes. Un résultat devient solide quand d'autres équipes le retrouvent et que de nombreuses études convergent.
Pourquoi les fausses informations circulent-elles si vite ?
Une étude publiée dans Science en 2018 sur environ 126 000 histoires diffusées sur Twitter montre que les fausses circulent plus loin et plus vite, surtout parce qu'elles paraissent plus nouvelles et que les humains les partagent davantage. Les robots diffusaient vraies et fausses informations au même rythme.

